East (rappeur) : parcours d’une figure oubliée du rap français

East fait partie de ces noms que les têtes grisonnantes de la culture rap citent en baissant légèrement la voix. Pas parce qu’il serait intouchable, mais parce qu’il incarne une période où le rap français se construisait sans mode d’emploi, entre radios libres, freestyles sauvages et cassettes qui tournaient de main en main. Né à ... Lire plus
Hugo Lemoine
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East fait partie de ces noms que les têtes grisonnantes de la culture rap citent en baissant légèrement la voix. Pas parce qu’il serait intouchable, mais parce qu’il incarne une période où le rap français se construisait sans mode d’emploi, entre radios libres, freestyles sauvages et cassettes qui tournaient de main en main. Né à Paris à la fin des années 60, actif au tout début des années 90, ce rappeur français à l’identité métissée a posé des bases que beaucoup ont ensuite exploitées sans forcément le savoir. Sa trajectoire éclair, stoppée net par un accident de scooter en 1996, explique en partie pourquoi cette figure oubliée ne figure pas dans les classements habituels, alors que son empreinte traîne un peu partout dans le hip-hop français.

Le parcours musical d’East commence en anglais, sur fond d’influences américaines digérées à sa manière. Le voir en 1990 ouvrir pour des groupes encore balbutiants comme IAM ou, plus tard, Alliance Ethnik, c’était assister à un moment de bascule de la scène underground vers quelque chose de plus structuré. Quelques années plus tard, il cofonde le label Double H avec Cut Killer et prend le micro sur Radio Nova dans le Cut Killer Show, ce rendez-vous culte où une génération entière a découvert une autre façon d’entendre le rap français. L’ironie, c’est que le grand public l’a surtout repéré après sa mort, via sa présence posthume sur « L’Enfer » d’IAM et sur le maxi « Eastwoo » produit par son ami DJ emblématique.

La question qui se pose aujourd’hui est simple : comment un artiste aussi central dans les coulisses peut-il rester à ce point en retrait des mémoires ? Pour répondre, il faut regarder de près ses premiers morceaux, ses collaborations et son rôle dans un réseau de rappeurs et de DJs qui ont fait muter la culture rap locale. Entre un premier single en 1990, une activité intense sur scène, un ancrage dans la scène underground parisienne et un anglais parfaitement maîtrisé, East a servi de pont entre plusieurs mondes. C’est cette fonction de passeur, autant que ses textes, qui mérite d’être décortiquée pour comprendre pourquoi, en 2026, son nom continue de circuler comme un secret bien gardé du rap français.

  • East apparaît dès 1990 parmi les pionniers du rap français enregistrés en studio, avec un premier morceau en anglais.
  • Il assure des premières parties marquantes pour IAM et Alliance Ethnik, au cœur des années 90 où le genre se structure.
  • Co-fondateur du label Double H et voix régulière du Cut Killer Show sur Radio Nova, il pèse fort sur la scène underground.
  • Sa mort accidentelle en 1996 transforme une trajectoire prometteuse en figure oubliée du rap français.
  • Ses collaborations posthumes avec IAM, Fabe, La Cliqua ou Daddy Lord C prolongent son influence musicale dans tout le hip-hop français.

East, rappeur français entre deux mondes dans le paysage naissant du hip-hop français

Pour comprendre ce qu’East représentait, il faut d’abord se rappeler à quoi ressemblait le rap français au tout début des années 90. Pas de streaming, peu de clips, quelques émissions radio spécialisées qui faisaient figure de phares dans la nuit. Dans ce décor, voir débarquer un MC parisien, né en 1969, capable de rapper avec aisance en anglais, relevait presque de l’OVNI. Une partie de sa famille est originaire du Nigeria, ce qui explique son lien direct avec la langue anglaise et avec une certaine façon rythmique de poser. Ce détail biographique compte, car il place East à la croisée de plusieurs influences dès ses premiers pas.

Son premier morceau, sorti autour de 1990, arrive dans un timing clé. Tandis que des vétérans comme Dee Nasty posent les fondations du DJing hip-hop local, que des groupes comme NTM ou Assassin commencent à se structurer, East amène un flow influencé par les productions US, mais posé sur un contexte français encore hésitant. La scène underground parisienne fonctionne alors en réseaux serrés, entre squats, petites salles et radios. Dans ce maillage, East n’est pas qu’un nom de plus : il devient rapidement un relais entre plusieurs cercles, passant du studio aux scènes en première partie de groupes en pleine montée.

Les premières parties d’Alliance Ethnik en 1991, puis celles d’IAM sur la tournée « Le Dragon s’éveille » en 1993, illustrent bien sa place. Ce n’est pas le simple « échauffeur de salle » qu’on oublie une fois la tête d’affiche arrivée. Ceux qui étaient là racontent un MC qui savait tenir un public, passer de phases en anglais à des interventions plus proches du parler des quartiers, et surtout donner le sentiment que le rap français pouvait se permettre autre chose que copier maladroitement ses cousins américains. Là où ça devient intéressant, c’est que son nom n’apparaît pas en gros sur les affiches, mais que son style laisse des traces dans les oreilles de ceux qui montent en même temps que lui.

On va remettre les choses à leur place : East n’a jamais eu le temps de sortir l’album solo qui aurait pu figer son nom dans la mémoire collective. Mon avis, après avoir vu plein d’artistes galérer avec leur premier long format, c’est que l’absence d’album explique une bonne partie de cet effacement. Les têtes d’affiche des années 90 ont souvent été celles qui ont laissé un CD dans les bacs, un objet qu’on peut encore retrouver vingt ans après. East, lui, a surtout laissé des maxis, des apparitions et des freestyles. Autrement dit, une mémoire fragmentée, plus difficile à archiver pour le grand public, mais très vive chez les passionnés.

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La force d’East tient aussi à ses ambiguïtés. En anglais, il se coulait dans une tradition proche de ce qu’on retrouve chez certains artistes US de la même époque, entre boom bap et énergie plus brute. Dès qu’il bascule en français, il garde ce groove mais adopte un vocabulaire beaucoup plus ancré dans la réalité des quartiers. Ce double registre, très courant aujourd’hui dans le rap francophone, était alors rare. Entre nous, ceux qui fantasment encore un rap français « pur » coupé de toute influence étrangère oublient souvent ces pionniers capable de jongler entre les deux langues sans perdre leur identité.

Dernier point souvent sous-estimé : son appartenance au groupe TOP, pour « Types Original de Poètes ». Le nom peut faire sourire en 2026, mais il témoigne d’une époque où les crews se construisaient autour d’une idée simple : porter la parole du quartier avec un minimum d’ambition littéraire. Dans ce cadre, East s’impose comme l’un des stylers du collectif, celui qu’on envoie en premier sur scène pour capter l’attention. Si tu retiens une chose de cette période, c’est que la réputation d’un MC se construisait plus en live qu’en studio. Et sur ce terrain, East avait clairement une longueur d’avance.

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Un parcours musical marqué par l’anglais, la rue et les scènes des années 90

Le premier versant du parcours musical d’East se joue donc en anglais. Ce choix ne tient pas seulement à son background nigérian et à son côté anglophone naturel. Il traduit aussi une réalité très concrète de cette période : les vinyles importés dominaient l’horizon, et beaucoup de MC apprenaient à rapper en écoutant des cassettes de la côte est américaine. Quand il sort son premier morceau en 1990, East se situe clairement dans cette filiation, à un moment où des artistes comme GZA ou les futurs membres du Wu-Tang commencent eux aussi à pousser des rimes techniques sur des prods rugueuses. Pour mesurer ce parallèle, un détour par des portraits d’icônes US comme GZA du Wu-Tang Clan permet de sentir les ponts entre les deux rives de l’Atlantique.

Ce qui distingue East de beaucoup de rappeurs français de l’époque, c’est sa volonté de sortir rapidement de la simple imitation. Le basculement progressif vers le français, dans ses textes, relève moins d’un calcul marketing que d’une prise de conscience simple : si le rap doit vraiment parler aux siens, il doit aussi parler leur langue. Du coup, ses morceaux en français gardent un accent de rue très prononcé, tout en conservant des structures rythmiques héritées du rap US. Là réside l’un de ses apports majeurs à la culture rap locale : montrer qu’on pouvait conserver une esthétique américaine tout en assumant un contenu ancré dans les réalités parisiennes.

Les scènes sur lesquelles il se produit au début des années 90, en ouverture d’Alliance Ethnik ou d’IAM, servent de laboratoire à ce mélange. Ce n’est pas anodin. Ces tournées préfigurent la professionnalisation du rap français, avec des configurations plus carrées, un son travaillé et des programmateurs qui commencent à comprendre que le hip-hop français peut remplir des salles. East se retrouve souvent en première ligne, chargé de chauffer le public et de montrer que cette scène underground peut tenir le choc face aux standards américains qui tournent partout. Franchement, c’est dans ces moments-là que se joue une partie de la crédibilité du mouvement.

Au fil des dates, East développe une sorte de signature scénique. Flow énergique, allers-retours entre langue anglaise et argot parisien, interactions directes avec le public. On est loin des shows maîtrisés à la seconde près d’aujourd’hui. Là, tout se joue à la sensation. J’ai vu des soirées entières basculer sur un MC capable de prendre un beat en défaut et de retourner une salle en quatre mesures. Les témoignages de ceux qui ont croisé East sur scène vont tous dans ce sens : c’était un rappeur de live, plus encore qu’un artiste de studio.

Ce qui manque dans cette équation, c’est la trace discographique à la hauteur du personnage. Pas d’album, peu de clips, des enregistrements parfois difficiles à retrouver aujourd’hui. C’est d’ailleurs pour cette raison que des projets comme le maxi « Eastwoo » ou l’ajout en 2005 de son titre « Straight from the underground » en bonus d’un DVD du Cut Killer Show jouent un rôle de capsule temporelle. Ils permettent de mesurer, même partiellement, ce qu’aurait pu être un album complet. Soit dit en passant, on peut parier sans trop se tromper qu’un long format d’East sorti en 1995 ou 1996 aurait changé sa place dans le récit officiel du hip-hop français.

Double H, Radio Nova et le Cut Killer Show: East au cœur de la scène underground

Si on s’arrête uniquement aux morceaux signés sous son nom, on passe à côté de l’essentiel. L’autre volet de la carrière d’East se joue derrière les micros de Radio Nova et dans les backrooms de studios parisiens, là où se tissent les réseaux. En 1995, avec Cut Killer, il cofonde le label Double H. Ce n’est pas juste un logo de plus à coller sur des pochettes. Dans le contexte de l’époque, créer un label spécialisé rap, depuis la scène underground, revient à construire une rampe de lancement pour des artistes qui n’intéressent pas encore les majors. East se positionne alors comme un pivot entre les MC, les DJs et les médias spécialisés.

Le Cut Killer Show, diffusé sur Nova, devient très vite un passage obligé pour qui veut exister sérieusement dans le rap français des années 90. Freestyles en direct, exclusivités, battles à demi improvisées, extraits de mixtapes américaines… Cette émission offre à East un terrain idéal pour montrer ce qu’il sait faire. Il ne se contente pas d’être « la voix » qui anime. Il pose, commente, relance les invités, tout en incarnant cette nouvelle génération pour qui le rap n’est pas un simple hobby. Le détail que tout le monde oublie : son accident mortel survient précisément alors qu’il se rend à cette émission, en scooter, début 1996.

À partir de là, sa présence se transforme. Cut Killer décide de faire vivre la mémoire de son ami en utilisant des acapellas déjà enregistrées, qu’il place sur des prods nouvelles. C’est le cas sur le maxi « Eastwoo », sorti en 1997, qui rassemble plusieurs titres enregistrés peu avant le drame. On y retrouve des collaborations avec Fabe, La Cliqua, Eros du groupe TOP, mais aussi IAM. Mon avis, connaissant un peu la logique des studios, c’est que ce type de projet posthume ne se fait pas uniquement par amitié. S’il tient encore la route presque trente ans plus tard, c’est parce que la matière d’origine était solide.

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Le rôle d’East dans la scène underground ne se limite pourtant pas à ces apparitions. À travers Double H et Nova, il participe à une circulation accélérée des influences. Les auditeurs découvrent des sons US obscurs, des prods françaises bricolées dans des home studios, des MC encore inconnus. Ce mélange permanent finit par irriguer tout le rap français. On retrouve cette dynamique dans d’autres scènes, par exemple quand des crews américains comme Lords of the Underground servent de passeurs entre deux générations. East joue ce rôle de connecteur, mais à l’échelle parisienne.

Entre nous, si des noms comme Cut Killer sont encore cités partout aujourd’hui, c’est aussi parce qu’ils ont survécu assez longtemps pour consolider leur image publique. East, lui, reste coincé dans cette image d’étoile filante. Les sites et archives qui lui sont dédiés, les morceaux remis en circulation sur SoundCloud ou lors de soirées hommage, entretiennent sa mémoire auprès d’un public de connaisseurs. Pour le grand public, cela reste flou. C’est toute la problématique des figures oubliées de la culture rap : sans objet facile à brandir (un album culte, un hit radio, un clip légendaire), la mémoire se fragmente et se niche dans des cercles plus restreints.

Là où ça devient intéressant, c’est que les discussions actuelles sur la conservation de la mémoire du hip-hop français remettent peu à peu ce type de trajectoire sur le devant. Podcasts, documentaires, séries audio… Plusieurs formats récents ont commencé à raconter l’histoire d’East justement parce qu’elle incarne cette tension entre importance réelle et reconnaissance limitée. Ce décalage entre l’impact réel d’un artiste et sa visibilité dans le récit dominant dit beaucoup de la manière dont le rap français a été documenté, souvent au gré des succès commerciaux plus qu’en fonction des apports artistiques.

Collaborations, héritage et influence musicale d’une figure oubliée du rap français

On pourrait croire qu’un artiste sans album n’a pas laissé grand-chose derrière lui. Dans le cas d’East, c’est l’inverse. Son empreinte se voit surtout à travers ses collaborations. Dès 1990, on le retrouve sur « Le rap ça tape » avec Reef-T, un titre qui circule alors sur les ondes spécialisées et dans quelques bacs. En 1994, il signe « Here we come » avec Dee Nasty, pionnier incontesté du DJing hip-hop en France. Ce morceau résume bien le lien entre une première génération de builders (Dee Nasty) et une génération montante dont East fait partie. On y entend déjà un sens du placement et une énergie qui dépassent largement le statut d’invité.

Le tournant arrive pourtant après sa mort, avec l’album « L’École du micro d’argent » d’IAM, sorti en 1997. Sur le morceau « L’Enfer », IAM invite East et Fabe, mais la voix d’East n’est là qu’à travers des enregistrements retravaillés, conséquence directe de l’accident de 1996. Ce choix n’a rien d’anodin. IAM, déjà en passe de devenir un monument du rap français, décide de laisser une place à ce MC parisien tombé trop tôt, au sein d’un projet qui va marquer toute la décennie. Là encore, pas question de simple hommage cosmétique. Si East figure sur ce morceau, c’est qu’il comptait réellement dans le réseau d’artistes de l’époque.

Le maxi « Eastwoo », produit par Cut Killer et sorti peu après, condense cette dimension collaborative. On y trouve, entre autres, « Les Experts » avec IAM, « Les Mots Vrais » avec Fabe, « On se retrouvera » avec Daddy Lord C et Kohndo, « Du bon côté » avec Eros. Cette tracklist ressemble presque à une radiographie de la scène française de la première moitié des années 90. IAM vient de Marseille, La Cliqua et Daddy Lord C représentent la fine fleur du Paris boom bap, Kohndo symbolise une écriture exigeante, Eros renvoie aux racines de TOP. East circule entre ces univers avec une aisance qui montre à quel point il était respecté.

Pour y voir plus clair, voici une synthèse des principales collaborations connues, replacées dans le temps :

Année Titre / Projet Collaborateurs Contexte sur la scène rap
1990 « Le rap ça tape » Reef-T, East Premiers singles de rap français diffusés en radio, ancrés dans la scène underground.
1994 « Here we come » Dee Nasty, East Connexion entre pionnier du DJing et nouvelle génération de MCs.
1995 « Straight from the underground » East Enregistrement solo ajouté en 2005 au DVD Cut Killer Show, reflet de son style en anglais.
1997 « L’Enfer » (L’École du micro d’argent) IAM, East, Fabe Présence posthume sur un classique du rap français, via acapellas retravaillées.
1997 Maxi « Eastwoo » IAM, Fabe, La Cliqua, Daddy Lord C, Kohndo, Eros Compilation d’inédits et de collaborations, cimentant son héritage.

Ce tableau montre une chose simple : East n’est pas un électron libre perdu au hasard sur deux ou trois projets. Il occupe une position de carrefour entre plusieurs pôles du rap français. Les artistes avec qui il collabore ne sont pas des seconds couteaux. Certains figureront quelques années plus tard dans des classements comme ceux des meilleurs rappeurs hip-hop francophones, d’autres deviendront des références de l’underground. La présence d’East auprès d’eux valide une intuition : cet homme comptait réellement dans l’écosystème.

On pourrait objecter que son nom reste malgré tout inconnu du grand public. C’est vrai. Mais l’influence musicale ne se mesure pas uniquement en streams ou en disques d’or. Dans le cas d’East, elle se lit plutôt dans la manière dont certains MC ont plus tard revendiqué un rapport décomplexé à l’anglais, dans la place prise par les radios et les mixtapes dans la circulation du rap français, et dans la reconnaissance que lui témoignent encore des artistes de cette génération. Là, on touche à une forme de transmission moins visible, plus horizontale, qui façonne la culture rap sans passer par le devant de la scène.

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Tiens, une dernière chose à noter sur ce point : la façon dont ses lyrics sont aujourd’hui compilées sur des sites dédiés montre que, pour une frange du public, East est plus qu’un simple nom dans un générique. Ses textes, souvent directs et sans effets de manche inutiles, collent à la rugosité du quotidien des années 90 tout en gardant une musicalité inspirée de la East Coast américaine. Pour le dire autrement, East a aidé à montrer que l’on pouvait être technique sans perdre le contact avec la rue. Ce n’est pas un hasard si ceux qui apprécient Nas ou d’autres lyricists US exigeants trouvent chez lui un écho francophone, même si l’échelle reste plus modeste.

Pourquoi East reste une figure oubliée du rap français malgré un rôle clé

La vraie question, c’est celle-là : comment un artiste qui coche autant de cases importantes dans l’histoire du hip-hop français peut-il rester aussi peu cité hors du cercle des initiés ? Plusieurs facteurs se cumulent. Le premier est évident : East meurt en 1996, avant la grande explosion médiatique du rap français de la fin des années 90. Il n’a donc pas le temps d’accompagner ce mouvement, de multiplier les interviews, les clips, les passages télé. Quand « L’École du micro d’argent » sort en 1997, il n’est déjà plus là pour profiter de la lumière, même si sa présence sur « L’Enfer » fixe son nom quelque part dans le disque.

Deuxième élément : l’absence d’album studio complet. On peut discuter des heures sur la centralité ou non du format « album » à l’ère du single et de la playlist. Mais pour les générations 90-2000, c’est encore l’unité de mesure principale. Pas d’album culte, pas de jaquette qu’on se refile, pas de support physique à ressortir dans les documentaires. Résultat, East reste attaché à des titres éparpillés, à des maxis, à des apparitions. C’est suffisant pour forger un statut de légende de l’underground, mais pas pour entrer dans les compilations grand public des « figures majeures du rap français ».

Troisième point : la manière dont l’histoire du rap a été racontée. Les médias généralistes adorent les narrations linéaires, avec quelques héros bien identifiés. On cite toujours les mêmes groupes, les mêmes albums clefs, les mêmes tubes. Entre nous, ce n’est pas très surprenant. Raconter les trajectoires plus complexes, les carrières avortées, les influences souterraines demande plus de travail et ne donne pas forcément des titres accrocheurs. East fait partie de ces personnages qui viennent compliquer le récit officiel, rappeler que le rap français ne s’est pas construit uniquement autour de cinq ou six noms.

À cela s’ajoute un effet de génération. Les jeunes auditeurs, nourris au streaming, ont tendance à remonter l’histoire par les artistes les plus visibles, puis à creuser en arrière au gré des recommandations, des playlists d’anciens, des interviews. Si les algorithmes ne mettent pas East en avant, si ses morceaux ne sont pas massivement disponibles sur les grandes plateformes, il reste invisible. Pourtant, ceux qui s’intéressent à des artistes comme Nas ou d’autres maîtres du storytelling rap auraient beaucoup à gagner à se pencher sur ces trajectoires discrètes qui montrent comment ce langage a été traduit et adapté en France.

Mon avis, après avoir vu passer pas mal de récits tronqués de cette histoire, c’est que la figure d’East sert aujourd’hui de test. Celui qui prétend connaître en profondeur la culture rap française, mais n’a jamais entendu parler de lui, a encore quelques étagères à explorer. Cela ne veut pas dire qu’il faille sacraliser East ni en faire un génie méconnu à tout prix. Simplement, le replacer dans sa juste place : un maillon essentiel d’une chaîne, un MC respecté de ses pairs, un artisan de la scène underground dont l’absence d’album plein format ne doit pas masquer l’impact réel.

Au passage, cette invisibilité relative pose une question plus large : comment archiver une culture née hors des institutions, longtemps méprisée par les grands médias, et dont une partie des acteurs n’a pas eu le temps ou les moyens de laisser une discographie complète ? Des initiatives numériques, des podcasts, des séries documentaires tentent de combler ce manque en 2026. Mais les trous dans la mémoire restent nombreux. East en est un symbole particulièrement parlant. Sa redécouverte actuelle ne tient pas à une opération marketing, mais à la persistance d’une communauté qui refuse que ces noms disparaissent complètement.

En gros, si l’on devait résumer l’enjeu, on dirait que la place d’East dans l’histoire du rap français ne dépend plus vraiment des chiffres de vente ni des vues YouTube. Elle se joue désormais dans la manière dont les nouvelles générations de rappeurs, de DJs et de journalistes choisissent de le citer, de sampler ses phases, de raconter son histoire. C’est là que se décide si une « figure oubliée » le reste, ou si elle rejoint progressivement la galerie des références assumées du hip-hop français.

Qui était East dans le paysage du rap français des années 90 ?

East, de son vrai nom Olivier Kponton, était un rappeur français actif au début des années 90, à la fois MC de scène, animateur sur Radio Nova et cofondateur du label Double H avec Cut Killer. D’origine en partie nigériane et anglophone, il a d’abord rappé en anglais avant de basculer vers le français, devenant un pont entre les influences US et la réalité des quartiers parisiens.

Pourquoi East est-il considéré comme une figure oubliée du hip-hop français ?

East n’a jamais eu le temps de sortir un album solo complet avant sa mort accidentelle en 1996, ce qui a limité sa visibilité auprès du grand public. Sa présence se trouve surtout dans des collaborations, des maxis et des archives radio, formats moins mis en avant dans les récits grand public. Il reste pourtant très respecté sur la scène underground et chez les passionnés d’histoire du rap français.

Quels sont les morceaux ou projets à écouter pour découvrir East ?

Pour cerner son style, plusieurs titres sont incontournables : « Le rap ça tape » avec Reef-T, « Here we come » avec Dee Nasty, « Straight from the underground » enregistré en 1995, son couplet sur « L’Enfer » d’IAM dans l’album L’École du micro d’argent, et les morceaux du maxi « Eastwoo » produit par Cut Killer avec IAM, Fabe, La Cliqua, Daddy Lord C, Kohndo et Eros.

Quel rôle a joué East dans la scène underground parisienne ?

Au-delà de ses morceaux, East a occupé une place importante dans le réseau rap parisien des années 90. À travers le label Double H et le Cut Killer Show sur Radio Nova, il a participé à faire circuler des sons, à donner une exposition à des MC émergents et à installer la radio comme vecteur central de la culture rap. Son rôle de passeur et de connecteur est l’une des clés de son influence musicale.

Comment son héritage est-il transmis aux nouvelles générations ?

L’héritage d’East passe aujourd’hui par les rediffusions de ses apparitions radio, la réédition de certains morceaux, les sites dédiés à sa mémoire et les documentaires ou podcasts qui racontent les débuts du rap français. Des artistes et DJs citent encore son nom comme référence, et ses collaborations continuent d’être mentionnées quand on retrace l’histoire de la scène hip-hop française des années 90.

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